Paris au XIXe siècle, une ville en pleine mutation urbaine

 

Activité: Paris au XIXe siècle, une ville en pleine mutation urbaine

 

Introduction

Au XIXe siècle, Paris se trouve en pleine mutation urbaine. De nombreux artistes ont été témoin des transformations de la capitale et en ont fait état dans leurs œuvres.

 

 

Documents

Document 1: Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Tableaux parisiens, "Le Cygne", 1861.

Document 2: photographies de Charles Marville.

Document 3: Émile Zola, La Curée, 1871.

Document 4: Émile Zola, La Curée, 1871.

Document 5: Louis Aragon, Le Paysan de Paris, 1926.

Document 6: Gustave Caillebotte, Rue de Paris, Temps de pluie, 1877.

Document 7: Claude Monet, Boulevard des Capucines, 1873.

Document 8: Camille Pissarro, Avenue de l'Opéra, 1898.

 

 

Document 1

Charles Baudelaire (1821-1867) est un poète français dont l'œuvre se trouve à la croisée de nombreuses influences (le classicisme, le romantisme, le Parnasse et le symbolisme). Il s'inspire des mouvements artistiques et littéraires de son époque tout autant qu'il s'en détache par sa façon de concevoir l'art et la littérature.

Baudelaire est aussi à l'origine de la modernité. Témoin des mutations urbaines de la capitale, il est le premier à s'être intéressé au thème de la ville et à en avoir fait un objet littéraire, poétique, esthétique.

Baudelaire est l'auteur des Fleurs du Mal (1861) dont le poème "Le cygne", dédié à Victor Hugo alors en exil, est extrait. À un moment où Paris se trouve transformé par le baron Haussmann, ce poème évoque la nostalgie du poète pour le Paris d'avant. Il est nourri de nombreuses références littéraires.

"Le cygne":13 quatrains composés d'alexandrins à rimes croisées.

 

Le cygne

A Victor Hugo

I

Andromaque, je pense à vous! Ce petit fleuve,
Pauvre et triste miroir où jadis1 resplendit
L'immense majesté de vos douleurs de veuve,
Ce Simoïs2 menteur qui par vos pleurs grandit,

A fécondé soudain ma mémoire fertile,
Comme je traversais le nouveau Carrousel3.
Le vieux Paris n'est plus (la forme d'une ville
Change plus vite, hélas! que le cœur d'un mortel);

Je ne vois qu'en esprit, tout ce camp de baraques,
Ces tas de chapiteaux4 ébauchés5 et de fûts6,
Les herbes, les gros blocs verdis par l'eau des flaques,
Et, brillant aux carreaux, le bric-à-brac7 confus.

Là s'étalait jadis une ménagerie8;
Là je vis, un matin, à l'heure où sous les cieux
Froids et clairs le travail s'éveille, où la voirie9
Pousse un sombre ouragan dans l'air silencieux,

Un cygne qui s'était évadé de sa cage,
Et, de ses pieds palmés frottant le pavé10 sec,
Sur le sol raboteux11 traînait son blanc plumage.
Près d'un ruisseau sans eau la bête ouvrant le bec

Baignait nerveusement ses ailes dans la poudre,
Et disait, le cœur plein de son beau lac natal:
"Eau, quand donc pleuvras-tu? quand tonneras12-tu, foudre?"
Je vois ce malheureux, mythe étrange et fatal,

Vers le ciel quelquefois, comme l'homme d'Ovide,
Vers le ciel ironique et cruellement bleu,
Sur son cou convulsif tendant sa tête avide,
Comme s'il adressait des reproches à Dieu!

II

Paris change! mais rien dans ma mélancolie
N'a bougé! palais neufs, échafaudages13, blocs,
Vieux faubourgs14, tout pour moi devient allégorie,
Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs.

Aussi devant ce Louvre une image m'opprime:
Je pense à mon grand cygne, avec ses gestes fous,
Comme les exilés, ridicule et sublime,
Et rongé15 d'un désir sans trêve16! et puis à vous,

Andromaque, des bras d'un grand époux tombée,
Vil17 bétail18, sous la main du superbe Pyrrhus,
Auprès d'un tombeau vide en extase courbée;
Veuve d'Hector, hélas! et femme d'Hélénus!

Je pense à la négresse, amaigrie et phtisique19,
Piétinant20 dans la boue, et cherchant, l'œil hagard21,
Les cocotiers absents de la superbe Afrique
Derrière la muraille immense du brouillard;

A quiconque a perdu ce qui ne se retrouve
Jamais, jamais! à ceux qui s'abreuvent22 de pleurs
Et tètent23 la douleur comme une bonne louve!
Aux maigres orphelins séchant comme des fleurs!

Ainsi dans la forêt où mon esprit s'exile
Un vieux Souvenir sonne à plein souffle du cor24!
Je pense aux matelots25 oubliés dans une île,
Aux captifs, aux vaincus!... à bien d'autres encor!

Charles Baudelaire, 1861, Les Fleurs du Mal, Tableaux parisiens, "Le Cygne".

 

Notes (définitions tirées du Petit Robert)

1 Dans le temps passé, il y a longtemps (syn. autrefois).

2 Mythol. Dieu fleuve de Troade (nord-ouest de l'Asie mineure).

3 Lieu où se donnaient les carrousels, les revues militaires, les manifestations officielles.

4 Partie élargie située entre le fût d'une colonne et la charge.

5 Dessiner, esquisser.

6 Tige d'une colonne entre la base et le chapiteau.

7 Amas d'objets hétéroclites en désordre (syn. bazar, fatras).

8 Lieu où sont rassemblés des animaux rares, exotiques.

9 Ensemble des voies aménagées et entretenues par l'administration publique (syn. voies publiques).

10 Rue, voie publique revêtue de blocs de pierre.

11 Dont la surface présente des inégalités, des aspérités (syn. inégal, rugueux).

12 Éclater (le tonnerre, la foudre).

13 Construction temporaire, assemblage de choses posées les unes sur les autres.

14 Partie d'une ville qui déborde son enceinte, ses limites.

15 Détruit peu à peu.

16 Sans arrêt, sans interruption, continuellement.

17 Qui est sans valeur. Signifie aussi qui inspire le mépris, qui est de la plus basse condition.

18 Ensemble des animaux entretenus pour la production agricole.

19 Atteint de tuberculose pulmonaire.

20 Avancer bien peu, ne pas progresser.

21 Qui a une expression égarée et farouche.

22 Boire abondamment.

23 Boire.

24 Instrument à vent servant à faire des signaux, des appels (syn. corne, trompe).

25 Homme d'équipage qui participe à l'activité d'un navire sous la conduite des officiers (syn. marin).

 

Activités de compréhension

1. Le poème évoque le passage d'un monde à un autre. Remplissez le tableau suivant.

Le Paris d'avant

Le Paris de maintenant

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2. Que ressent la voix poétique face aux transformations urbaines subies par Paris? Comment ces sentiments sont-ils traduits stylistiquement?

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3. Relevez le champ lexical de la douleur et de la souffrance et celui de la perte et de l'absence.

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4. Le poème, dédié à Victor Hugo, à ce moment en exil, met en scène plusieurs figures d'exilés. Lesquelles?

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5. En quoi ces figures d'exilés soulignent-elles l'inadéquation des êtres avec leur nouveau milieu?

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6. Expliquez en quelques lignes l'histoire d'Andromaque.

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Document 2

Charles Marville (de son vrai nom Charles François Bossu) (1813-1879) est un photographe français qui a photographié le Paris d'avant les travaux d'urbanisme du baron Haussmann. Il est connu pour ses photographies du Paris de Baudelaire.

Photographies de Charles Marville

 

 

Activité de compréhension

Les questions suivent l'ordre chronologique du mini-reportage.

Charles Marville QCM.htm

 

 

Documents 3 et 4

Émile Zola (1840-1902) est un écrivain et journaliste français. Principal représentant du mouvement naturaliste, Zola est l'auteur des Rougon-Macquart, une fresque romanesque qui compte vingt volumes et met en scène la société française sous le Second Empire à travers l'histoire des différentes générations de la famille des Rougon-Macquart. Témoin des travaux d'urbanisme du baron Haussmann, il y décrit un Paris en pleine mutation urbaine.

La Curée (1871) est le deuxième volume des Rougon-Macquart. L'intrigue se déroule à Paris à l'époque des grandes transformations urbaines. Saccard, le personnage principal, amasse une rapide fortune en spéculant sur les futurs terrains à bâtir.

 

Document 3

— Oh! vois, dit Saccard, avec un rire d’enfant, il pleut des pièces de vingt francs dans Paris!

Angèle se mit à rire à son tour, en accusant ces pièces-là de n’être pas faciles à ramasser. Mais son mari s’était levé, et, s’accoudant1 sur la rampe de la fenêtre:

— C’est la colonne Vendôme, n’est-ce pas, qui brille là-bas?… Ici, plus à droite, voilà la Madeleine… Un beau quartier, où il y a beaucoup à faire… Ah! cette fois, tout va brûler! Vois-tu?… On dirait que le quartier bout2 dans l’alambic3 de quelque chimiste.

Sa voix demeurait grave et émue. La comparaison qu’il avait trouvée parut le frapper beaucoup. Il avait bu du bourgogne4, il s’oublia, il continua, étendant le bras pour montrer Paris à Angèle qui s’était également accoudée à son côté:

— Oui, oui, j’ai bien dit, plus d’un quartier va fondre, et il restera de l’or aux doigts des gens qui chaufferont et remueront la cuve5. Ce grand innocent de Paris! vois donc comme il est immense et comme il s’endort doucement! C’est bête, ces grandes villes! Il ne se doute guère de l’armée de pioches6 qui l’attaquera un de ces beaux matins, et certains hôtels de la rue d’Anjou ne reluiraient7 pas si fort sous le soleil couchant, s’ils savaient qu’ils n’ont plus que trois ou quatre ans à vivre.

Angèle croyait que son mari plaisantait. Il avait parfois le goût de la plaisanterie colossale et inquiétante. Elle riait, mais avec un vague effroi8, de voir ce petit homme se dresser au-dessus du géant couché à ses pieds, et lui montrer le poing, en pinçant ironiquement les lèvres.

— On a déjà commencé, continua-t-il. Mais ce n’est qu’une misère. Regarde là-bas, du côté des Halles, on a coupé Paris en quatre…

Et de sa main étendue, ouverte et tranchante comme un coutelas9, il fit signe de séparer la ville en quatre parts.

— Tu veux parler de la rue de Rivoli et du nouveau boulevard que l’on perce? demanda sa femme.

— Oui, la grande croisée10 de Paris, comme ils disent. Ils dégagent le Louvre et l’Hôtel de Ville. Jeux d’enfants que cela! C’est bon pour mettre le public en appétit… Quand le premier réseau11 sera fini, alors commencera la grande danse. Le second réseau trouera la ville de toutes parts, pour rattacher les faubourgs au premier réseau. Les tronçons12 agoniseront dans le plâtre13… Tiens, suis un peu ma main. Du boulevard du Temple à la barrière du Trône, une entaille14; puis de ce côté, une autre entaille, de la Madeleine à la plaine15 Monceau; et une troisième entaille dans ce sens, une autre dans celui-ci, une entaille là, une entaille plus loin, des entailles partout; Paris haché16 à coups de sabre, les veines ouvertes, nourrissant cent mille terrassiers17 et maçons18, traversé par d’admirables voies stratégiques qui mettront les forts19 au cœur des vieux quartiers.

La nuit venait. Sa main sèche et nerveuse coupait toujours dans le vide. Angèle avait un léger frisson, devant ce couteau vivant, ces doigts de fer qui hachaient sans pitié l’amas sans bornes20 des toits sombres. Depuis un instant, les brumes de l’horizon roulaient doucement des hauteurs, et elle s’imaginait entendre, sous les ténèbres qui s’amassaient dans les creux21, de lointains craquements22, comme si la main de son mari eût réellement fait les entailles dont il parlait, crevant Paris d’un bout à l’autre, brisant les poutres23, écrasant les moellons24, laissant derrière elle de longues et affreuses blessures de murs croulants25. La petitesse de cette main, s’acharnant sur une proie26 géante, finissait par inquiéter; et, tandis qu’elle déchirait sans effort les entrailles27 de l’énorme ville, on eût dit qu’elle prenait un étrange reflet d’acier dans le crépuscule bleuâtre.

— Il y aura un troisième réseau, continua Saccard, au bout d’un silence, comme se parlant à lui-même; celui-là est trop lointain, je le vois moins. Je n’ai trouvé que peu d’indices… Mais ce sera la folie pure, le galop infernal des millions, Paris soûlé28 et assommé!

Il se tut de nouveau, les yeux fixés ardemment sur la ville, où les ombres roulaient de plus en plus épaisses. Il devait interroger cet avenir trop éloigné qui lui échappait. Puis, la nuit se fit, la ville devint confuse, on l’entendit respirer largement, comme une mer dont on ne voit plus que la crête29 pâle des vagues. Çà et là, quelques murs blanchissaient encore; et, une à une, les flammes jaunes des becs de gaz30 piquèrent les ténèbres, pareilles à des étoiles s’allumant dans le noir d’un ciel d’orage.

Émile Zola, 1871, La Curée.

 

Notes (définitions tirées du Petit Robert)

1 S'appuyer sur les coudes.

2 Être en ébullition.

3 Appareil servant à la distillation. Distillation: purification.

4 Vin des vignobles de Bourgogne.

5 Grand récipient, réservoir.

6 Outil composé d'un fer à pointe et assemblé à un manche par son milieu (syn. pic).

7 Briller, réfléchir la lumière, produire des reflets.

8 Grande frayeur, souvent mêlée d'horreur, qui glace, qui saisit (syn. angoisse, crainte, épouvante, horreur, peur, terreur).

9 Grand couteau à lame large et tranchante.

10 Carrefour, croisement des voies.

11 Ensemble des voies de communication.

12 Partie (syn. fragment).

13 Matériau de couleur blanche.

14 Coupure qui laisse une marque allongée.

15 Étendue de pays plat ou faiblement ondulé.

16 Entaillé, découpé grossièrement.

17 Ouvrier employé aux travaux de terrassement (opération par laquelle on creuse, on remue ou on déplace la terre dans le but de modifier la forme naturelle du terrain).

18 Personne qui exécute ou qui dirige des travaux de construction et de revêtement.

19 Ouvrage destiné à protéger un lieu stratégique, une ville (syn. forteresse, fortification).

20 Infini, très grand.

21 Contraire: bosse.

22 Bruit sec d'une chose qui se rompt, qui éclate.

23 Grosse pièce de bois coupée à angles droits servant de support dans une construction

24 Pierre de construction maniable en raison de son poids et de sa forme.

25 Qui tombe en s'affaissant (syn. s'écrouler, s'effondrer).

26 Chose dont on s'empare ou que l'on persécute pour s'en emparer (syn. victime).

27 Partie la plus profonde, intime, essentielle de quelque chose.

28 Enivré, grisé.

29 Arête supérieure d'une vague.

30 Réverbère.

 

Activités de compréhension

1. Relevez trois métaphores désignant la ville de Paris.

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2. Relevez le champ lexical des matériaux, des outils et des métiers du chantier.

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3. Dans ce passage, Paris apparaît comme une victime, comme une proie agonisant sous les coups de son bourreau. Relevez les verbes d'action exprimant la destruction et ceux évoquant la souffrance.

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4. Relevez cinq noms de lieux de Paris.

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Document 4

Saccard, depuis longtemps, avait étudié ces trois réseaux de rues et de boulevards, dont il s’était oublié à exposer assez exactement le plan devant Angèle. Quand cette dernière mourut, il ne fut pas fâché qu’elle emportât dans la terre ses bavardages des buttes Montmartre. Là était sa fortune, dans ces fameuses entailles que sa main avait faites au cœur de Paris, et il entendait ne partager son idée avec personne, sachant qu’au jour du butin1 il y aurait bien assez de corbeaux2 planant au-dessus de la ville éventrée. Son premier plan était d’acquérir à bon compte3 quelque immeuble, qu’il saurait à l’avance condamné à une expropriation prochaine, et de réaliser un gros bénéfice, en obtenant une forte indemnité. Il se serait peut-être décidé à tenter l’aventure sans un sou, à acheter l’immeuble à crédit pour ne toucher ensuite qu’une différence, comme à la Bourse, lorsqu’il se remaria, moyennant cette prime de deux cent mille francs qui fixa et agrandit son plan. Maintenant, ses calculs étaient faits: il achetait à sa femme, sous le nom d’un intermédiaire, sans paraître aucunement, la maison de la rue de la Pépinière, et triplait sa mise de fonds, grâce à sa science acquise dans les couloirs de l’Hôtel de Ville, et à ses bons rapports avec certains personnages influents. S’il avait tressailli4 lorsque la tante Élisabeth lui avait indiqué l’endroit où se trouvait la maison, c’est qu’elle était située au beau milieu du tracé5 d’une voie dont on ne causait encore que dans le cabinet du préfet6 de la Seine. Cette voie, le boulevard Malesherbes l’emportait tout entière. C’était un ancien projet de Napoléon Ier qu’on songeait à mettre à exécution, «pour donner, disaient les gens graves, un débouché normal à des quartiers perdus derrière un dédale7 de rues étroites, sur les escarpements8 des coteaux9 qui limitaient Paris.» Cette phrase officielle n’avouait naturellement pas l’intérêt que l’empire avait à la danse des écus, à ces déblais10 et à ces remblais11 formidables qui tenaient les ouvriers en haleine. Saccard s’était permis, un jour, de consulter, chez le préfet, ce fameux plan de Paris sur lequel «une main auguste»12 avait tracé à l’encre rouge les principales voies du deuxième réseau. Ces sanglants traits de plume entaillaient Paris plus profondément encore que la main de l’agent voyer13. Le boulevard Malesherbes, qui abattait des hôtels superbes, dans les rues d’Anjou et de la Ville-l’Évêque, et qui nécessitait des travaux de terrassement14 considérables, devait être troué un des premiers. Quand Saccard alla visiter l’immeuble de la rue de la Pépinière, il songea à cette soirée d’automne, à ce dîner qu’il avait fait avec Angèle sur les buttes Montmartre, et pendant lequel il était tombé, au soleil couchant, une pluie si drue15 de louis d’or sur le quartier de la Madeleine. Il sourit; il pensa que le nuage radieux avait crevé chez lui, dans sa cour, et qu’il allait ramasser les pièces de vingt francs.

[...]

Paris s’abîmait16 alors dans un nuage de plâtre. Les temps prédits par Saccard, sur les buttes Montmartre, étaient venus. On taillait la cité à coups de sabre, et il était de toutes les entailles, de toutes les blessures. Il avait des décombres à lui aux quatre coins de la ville. Rue de Rome, il fut mêlé à cette étonnante histoire du trou qu’une compagnie creusa, pour transporter cinq ou six mille mètres cubes de terre et faire croire à des travaux gigantesques, et qu’on dut ensuite reboucher, en rapportant la terre de Saint-Ouen, lorsque la compagnie eut fait faillite17. Lui s’en tira la conscience nette, les poches pleines, grâce à son frère Eugène, qui voulut bien intervenir. À Chaillot, il aida à éventrer la butte, à la jeter dans un bas-fond18, pour faire passer le boulevard qui va de l’Arc-de-Triomphe au pont de l’Alma. Du côté de Passy, ce fut lui qui eut l’idée de semer les déblais du Trocadéro sur le plateau, de sorte que la bonne terre se trouve aujourd’hui à deux mètres de profondeur, et que l’herbe elle-même refuse de pousser dans ces gravats19. On l’aurait retrouvé sur vingt points à la fois, à tous les endroits où il y avait quelque obstacle insurmontable, un déblai dont on ne savait que faire, un remblai qu’on ne pouvait exécuter, un bon amas de terre et de plâtras où s’impatientait la hâte20 fébrile des ingénieurs, que lui fouillait de ses ongles, et dans lequel il finissait toujours par trouver quelque pot-de-vin21 ou quelque opération de sa façon. Le même jour, il courait des travaux de l’Arc-de-Triomphe à ceux du boulevard Saint-Michel, des déblais du boulevard Malesherbes aux remblais de Chaillot, traînant avec lui une armée d’ouvriers, d’huissiers22, d’actionnaires, de dupes23 et de fripons24.

Émile Zola, 1871, La Curée.

 

Notes (définitions tirées du Petit Robert)

1 Produit d'un vol, d'un pillage.

2 Homme avide et sans scrupule (syn. rapace, requin).

3 À bon prix.

4 Eprouver des secousses sous l'effet d'une sensation qui surprend (syn. sursauter, trembler).

5 Ensemble des lignes constituant le plan d'ouvrage à exécuter (syn. plan).

6 Fonctionnaire placé à la tête d'un département ou d'une région, représentant du pouvoir central et du département.

7 Lieu où l'on risque de s'égarer à cause de la complication des détours (syn. labyrinthe).

8 Versant en pente raide.

9 Petite colline, monticule.

10 Action de déblayer, d'enlever les terres, les décombres pour niveler un terrain.

11 Action de remblayer, opération de terrassement consistant à rapporter des terres pour faire une levée ou combler une cavité.

12 Qui inspire un grand respect, de la vénération ou qui en est digne (syn. respectable, vénérable).

13 Agent voyer: agent des Ponts et Chaussées chargé de surveiller l'état des voies de communication des villes.

14 Opération par laquelle on creuse, on remue ou on déplace la terre dans le but de modifier la forme naturelle du terrain.

15 Forte.

16 Tomber, s'engloutir.

17 Qui ne peut plus tenir ses engagements, payer ses dettes (syn. débâcle, déconfiture, ruine).

18 Terrain bas et enfoncé (syn. creux, dépression, fond, ravin).

19 Débris provenant d'une démolition syn. décombres, plâtras).

20 Empressement, impatience, précipitation.

21 Somme d'argent, cadeau offerts clandestinement pour obtenir illégalement un avantage.

22 Officier ministériel chargé de notifier (faire savoir légalement) et de mettre à exécution les décisions de justice et les actes authentiques ayant force exécutoire.

23 Personne que l'on trompe sans qu'elle en ait le moindre soupçon.

24 Personne malhonnête, voleur adroit (syn. coquin, escroc, filou, gredin).

 

Activités de compréhension

1. Relevez le champ lexical de la spéculation.

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2. Relevez deux expressions imagées symbolisant l'enrichissement qui accompagne les travaux d'urbanisme.

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2. Relevez le champ lexical des travaux d'urbanisme.

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3. Relevez trois noms de lieux de Paris.

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Questions de compréhension sur les textes 3 et 4

1. Que vous inspire le personnage de Saccard?

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2. Quelle image Zola donne-t-il des travaux d'urbanisme du baron Haussmann?

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3. Qu'est-ce qui caractérise le style de Zola?

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Document 5

Louis Aragon (de son vrai nom Louis Andrieux) (1897-1982) est un poète, romancier et journaliste français et l'un des fondateurs du mouvement dadaïste et du mouvement surréaliste.

Dans Le Paysan de Paris, Aragon décrit la transformation de Paris par le baron Haussmann. Dans le passage ci-dessous, il évoque plus particulièrement la construction du boulevard Haussmann.

 

 «Le boulevard Haussmann est arrivé aujourd'hui rue Laffitte», disait l'autre jour l'Intransigeant. Encore quelques pas de ce grand rongeur1, et, mangé le pâté de maisons qui le sépare de la rue Le Peletier, il viendra éventrer2 le buisson qui traverse de sa double galanterie le passage3 de l'Opéra, pour aboutir obliquement sur le boulevard des Italiens. C'est à peu près au niveau du Café Louis XVI qu'il s'abouchera4 à cette voie par une espèce singulière de baiser de laquelle on ne peut prévoir les suites ni le retentissement5 dans le vaste corps de Paris. On peut se demander si une bonne partie du fleuve humain qui transporte journellement de la Bastille à la Madeleine d'incroyables flots de rêverie et de langueur6 ne va pas se déverser dans cette échappée nouvelle et modifier ainsi tout le cours des pensées d'un quartier, et peut-être d'un monde. Nous allons sans doute assister à un bouleversement des modes de flânerie7 et de la prostitution, et par ce chemin qui ouvrira plus grande la communication entre les boulevards et le quartier Saint-Lazare, il est permis de penser que déambuleront8 de nouveaux types inconnus qui participeront des deux zones d'attraction entre lesquelles hésitera leur vie, et seront les facteurs principaux des mystères de demain.

[...]

C'est le premier signe que nous rencontrons dans le passage d'une effervescence légitime qui s'est emparée de tous les habitants de ce lieu depuis qu'on connaît les estimations d'indemnité par la société concessionnaire9 pour la Ville de Paris des travaux du boulevard Haussmann. Il s'agit d'une véritable guerre civile qui n'en est encore qu'aux chicanes10 légales et aux huées11, aux débats des gens d'affaires et des journaux, mais qui, si l'exaspération des victimes monte plus haut, tournerait aux barricades et aux coups de feu: il y a, qui sait, dans ces calmes boutiques, des rancœurs amoncelées qui pourraient bien préparer pour l'année prochaine un Fort Chabrol commercial, si une justice borgne12 et lente donnait raison à la puissante société de l'Immobilière du boulevard Haussmann, soutenue par les conseillers municipaux, et derrière eux par de grandes affaires comme les Galeries Lafayette, et vraisemblablement un consortium13 secret de tous les marchands du quartier qui escomptent14 du percement une recrudescence de passage et la multiplication indéterminée de leur chiffre d'affaires. Il faut entendre quelle sonorité dans la bouche des expropriés de demain prend le nom de la Banque Bauer, Marchal et Compagnie (59, rue de Provence), concessionnaire de la Ville. Elle apparaît à l'arrière-plan de leurs préoccupations comme la cervelle du monstre qui se prépare à les dévorer et dont, en collant l'oreille à leurs murs ils peuvent distinguer les sourdes approches à chaque coup des démolisseurs. Cette araignée légendaire, déjà ils savent que c'est en janvier 1925 qu'elle les étouffera.

Louis Aragon, 1926, Le Paysan de Paris, Paris, Éditions Gallimard, Collection Folio.

 

Notes (définitions tirées du Petit Robert)

1 Image de l'animal qui ronge, qui use, qui détruit peu à peu.

2 Fendre, ouvrir largement, défoncer.

3 Petite rue interdite aux voitures, généralement couverte, qui unit deux artères.

4 Communiquer avec.

5 Effet indirect ou effet de retour, série de conséquences (syn. contrecoup, répercussion).

6 Mélancolie douce et rêveuse, tristesse vague.

7 Fait de se promener sans hâte, au hasard, en s'abandonnant à l'impression et au spectacle du moment.

8 Marcher sans but précis, selon sa fantaisie (syn. errer, flâner, se promener).

9 Qui a obtenu une concession de terrain à exploiter, de travaux à exécuter.

10 Dans un procès, incident, objection, contestation sur un point de détail pour embrouiller l'affaire.

11 Cri de réprobation poussé par une assemblée (syn. bruit, tollé).

12 Qui a perdu un œil, qui ne voit que d'un œil. Image d'une justice qui fonctionne mal.

13 Groupe d'entreprises constitué pour la réalisation d'une opération financière ou économique.

14 S'attendre à quelque chose et se comporter, agir en conséquence (syn. attendre, compter sur, espérer).

 

Questions de compréhension

1.  Indiquez le thème principal de chaque paragraphe.

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2. Relevez trois métaphores d'animaux ou de créatures animées renvoyant aux travaux d'urbanisme ainsi que le verbe qui y est rattaché. Quelle vision donnent-elles des transformations du baron Haussmann?

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3. La transformation de Paris implique des changements dans les modes de vie. Lesquels?

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4. Relevez trois noms de lieux de Paris.

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5. Cherchez des informations sur les Galeries Lafayette.

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Document 6

Gustave Caillebotte (1848-1894) est un peintre français. Issu d'un milieu fortuné, il devient le mécène de ses amis, les peintres qui intègreront le mouvement impressionniste. Dans Rue de Paris, Temps de pluie, il met en scène le nouveau Paris haussmannien.

 

Gustave Caillebotte, 1877, Rue de Paris, Temps de pluie. Huile sur toile, 212,2x216.

 

Questions de compréhension

1. Quels sont les éléments caractéristiques de l'urbanisme haussmannien présents dans le tableau?

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2. Rue de Paris, Temps de pluie est un tableau très structuré dont les lignes de forces sont très marquées. Qu'est-ce que l'organisation du tableau vous suggère-t-elle à propos de l'organisation du nouveau Paris?

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3. Le gris est la couleur dominante du tableau. Quelle sensation suggère-t-il?

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4. Que vous inspirent les personnages du tableau (habits, classe sociale, liens entre eux)?

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Documents 7 et 8

Claude Monet (1840-1926) est un peintre français et l'un des fondateurs du mouvement impressionniste. Il est connu pour ses tableaux représentant des paysages et pour ses portraits. Dans Boulevard des Capucines, il met en scène le nouveau Paris haussmannien.

 

Claude Monet, 1873, Boulevard des Capucines. Huile sur toile, 59x79cm.

 

Camille Pissarro (1830-1903) est un peintre français et l'un des fondateurs du mouvement impressionniste. Il est connu pour ses tableaux représentant des paysages fluviaux, ruraux et urbains et pour ses tableaux de Montmartre. Dans Avenue de l'Opéra, Pissarro met en scène le nouveau Paris haussmannien.