La solitude au milieu de la foule

La solitude au milieu de la foule

À Paris, la vie est réputée pour être animée, la ville est pleine de personnes différentes, il y a beaucoup de mouvement. Néanmoins, il est facile de constater que ce fourmillement permanent ne suffit pas au bien être des parisiens, en effet, beaucoup d’habitants de Paris parlent de solitude, d’indifférence. À travers ces quatre documents et leurs activités, nous allons tenter de réfléchir à ce problème. Outre les auteurs du programme, nous ferons ici référence à Nicolas Boileau, poète écrivain et critique qui vécut de 1636 à 1711 et qui, dans une de ses Satire, souligna de nombreux problèmes liés à la vie Parisienne.

Présentation des documents :

Document 1 : Nicola Boileau, Satires VI, « Les embarras de Paris », 1660

Document 2 : Patrick Modiano, Une Jeunesse, 1981

Document 3 : Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Tableaux parisiens, « Les petites vielles », 1861

Document 4 : Charles Baudelaire, Petits poèmes en prose, « Les foules », 1864

 

I. Une foule indifférente qui dérange

 

Présentation des documents :

Document 1 : Boileau   (1636-1711) est un poète, écrivain et critique français. Il est aussi le   représentant des classiques, dans la querelle des Anciens et des Modernes[1]. En   1674, il écrit l’Art Poétique qui fait de lui le théoricien de l'art   classique.  Dans Les Satires (premiers   écrits importants de Boileau), il s’attaque aux mœurs qui lui semblent   déréglées et au mauvais goût de l'époque. Publiées entre 1666 et 1711, elles   sont virulentes et défendent des auteurs comme Molière et Racine.

Ce poème évoque la journée du   poète confronté aux bruits et aux encombrements de la ville et de la foule. Chez   lui ou dehors, il se plaint sans cesse. Il fait l'observation satirique de la   vie parisienne.

 

Document 2 : Dans cet   extrait du roman Une jeunesse, de   Modiano, on suit Odile dans une rue de Paris. L’auteur nous y donne à la fois   la description de l’environnement dans lequel elle se trouve, mais aussi le   cheminement de ses pensées.

 

Document 3 : « Les petites vieille » est le sixième   poème de la section des Tableaux parisiens, il est dédié à Victor Hugo   et est composé de 4 parties, chacune composée de 9, 3, 3 et 6 strophes. Les   vers sont des Alexandrins et les rimes sont alternées (ABAB). Dans ce poème,   l’auteur évoques des femmes en marge de la société, isolée et vues seulement   par des marginaux : les aveugles, les enfants, et surtout, le poète.

 

Extrait du poème : Les embarras de Paris
 
  « Mais si, seul en mon lit, je peste avec raison,
  C'est encor pis[2]   vingt fois en quittant la maison ;
  En quelque endroit que j'aille, il faut fendre la presse[3]  
  D'un peuple d'importuns qui fourmillent sans cesse.
  L'un me heurte d'un ais[4]   dont je suis tout froissé ;
  Je vois d'un autre coup mon chapeau renversé.
  Là, d'un enterrement la funèbre ordonnance

D'un pas lugubre et lent vers l'église s'avance ;
  Et plus loin des laquais[5]   l'un l'autre s'agaçants,
  Font aboyer les chiens et jurer les passants.
  Des paveurs en ce lieu me bouchent le passage ;
  Là, je trouve une croix de funeste présage,
  Et des couvreurs grimpés au toit d'une maison
  En font pleuvoir l'ardoise et la tuile à foison.
  Là, sur une charrette une poutre branlante
  Vient menaçant de loin la foule qu'elle augmente ;
  Six chevaux attelés à ce fardeau pesant
  Ont peine à l'émouvoir sur le pavé glissant.
  D'un carrosse[6] en   tournant il accroche une roue,
  Et du choc le renverse en un grand tas de boue :
  Quand un autre à l'instant s'efforçant de passer,
  Dans le même embarras se vient embarrasser.
  Vingt carrosses bientôt arrivant à la file
  Y sont en moins de rien suivis de plus de mille ;
  Et, pour surcroît de maux, un sort malencontreux
  Conduit en cet endroit un grand troupeau de bœufs ;
  Chacun  prétend  passer ; l'un mugit, l'autre jure. »

Une Jeunesse

 

Elle   descendait l’avenue et, comme il commençait à pleuvoir, elle s’engagea sous   les arcades du Lido. Elle s’arrêtait devant les vitrines du passage. Une   femme, en sortant d’un magasin, la bouscula et, plus loin, elle croisa un   homme qui lui sourit. Il fit demi-tour, lui emboita le pas et l’aborda au   moment où elle quittait la galerie.

« -Vous   êtes seule ? Vous voulez prendre un verre avec moi ? »

Elle   détourna aussitôt la tête et marcha rapidement vers l’avenue. L’homme voulu   la rattraper mais s’arrêta sous le porche du Lido. Elle s’éloignait et il ne   la quittait pas des yeux, comme s’il avait fait le pari de la garder à la   porter de son regard le plus longtemps possible. Les gens sortaient d’un   cinéma, par groupe compacts. Il voyait encore ses cheveux châtains et le dos   de son imperméable, et, bientôt, elle se confondit avec les autres.

Elle est entrée   chez Sinfonia. À cette heure-là, il   y avait beaucoup de clients. elle s’est glissée jusqu’au fond du magasin.   Elle a choisi un disque et l’a donné au vendeur pour qu’il lui fasse écouter.   Elle a attendu que l’une des cabines soit libre et elle s’est assise en   fixant les deux petits écouteurs à ses oreilles. Un silence d’ouate. Elle a   oublié l’agitation autour d’elle. Maintenant, elle se laisse envahir par la   voix de la chanteuse et elle ferme les yeux. Elle rêve qu’un jour, elle ne   marchera plus dans cette foule et dans ce vacarme qui l’étouffent. Un jour, elle   parviendra à crever cet écran de bruit et d’indifférence et elle ne sera plus   qu’une voix, une voix qui se détache avec netteté, comme celle qu’elle écoute   en ce moment.

Les tableaux parisiens : Les petites   vielles 

 

« Telles vous   cheminez, stoïques et sans plaintes,

À travers le chaos   des vivantes cités,

Mères au cœur   saignant, courtisanes ou saintes,

Dont autrefois les   noms par tous étaient cités.

 

Vous qui fûtes la   grâce ou qui fûtes la gloire,

Nul ne vous   reconnait ! Un ivrogne incivil

Vous insulte en   passant d’un amour dérisoire ;

Sur vos talons   gambade un enfant lâche et vil.

 

Honteuses   d’exister, ombres ratatinées[7],

Peureuses, le dos   bas, vous côtoyez les murs ;

Et nul ne vous   salue, étrange destinées !

Débris d’humanité,   pour l’éternité mûrs ! »



[1] Polémique littéraire et artistique qui agite l'Académie française à la fin du XVIIe siècle et qui oppose deux courants antagonistes sur leurs conceptions culturelles.

[2] L’orthographe actuelle écrirait : encore pire

[3] Fendre la presse = Traverser la foule

[4] Ais : Mot ancien désignant une planche de bois

[5] Laquais= domestique, valet

[6] Carrosse = véhicule à 4 roues tracté par des cheveaux

[7] Ratatiné = rapetissé, resserré, réduit par l’âge ou la maladie

 

Exercices de compréhension écrite :

Texte de Boileau :

Boileau, La vision de l'artiste, faites des paires

Boileau, Les éléments présents dans le texte, QCM

 

Texte de Modiano :

Modiano, Les désagréments de la foule, faites des paires

 

Texte de Baudelaire  (Les petites vieilles):

Baudelaire, Les thèmes du poème, vrai/faux

 

II. Une foule appréciable par peu de personnes

« Les foules » est un poème extrait du recueil posthume intitulé « Petits poèmes en prose » parfois désigné par son sous-titre « Le spleen de Paris » publié en 1869. Baudelaire y évoque la foule, mais aussi et surtout, la capacité propre au poète de s’y sentir bien puisqu’elle  représente un cadre idéale à l’appropriation de la personnalité de l’autre, elle est donc une source d’inspiration.

Charles Baudelaire, Petits poèmes en prose « Les foules »

Il n'est pas donné à chacun de prendre un bain   de multitude: jouir de la foule est un art; et celui-là seul peut faire, aux   dépens du genre humain, une ribote de vitalité[8], à qui une fée a   insufflé dans son berceau le goût du travestissement et du masque, la haine   du domicile et la passion du voyage.
  Multitude, solitude: termes égaux et convertibles pour le poète actif et   fécond. Qui ne sait pas peupler sa solitude, ne sait pas non plus être seul dans   une foule affairée.
  Le poète jouit de cet incomparable privilège, qu'il peut à sa guise[9] être lui-même et   autrui[10]. Comme ces âmes   errantes qui cherchent un corps, il entre, quand il veut, dans le personnage   de chacun. Pour lui seul, tout est vacant[11]; et si de   certaines places paraissent lui êtres fermées, c'est qu'à ses yeux elles ne   valent pas la peine d'être visitées.
  Le promeneur solitaire et pensif tire une singulière ivresse[12] de cette   universelle communion[13]. Celui-là qui   épouse facilement la foule connaît des jouissances fiévreuses, dont seront   éternellement privé l'égoïste, fermé comme un coffre, et le paresseux,   interné comme un mollusque. Il adopte comme siennes toutes les professions,   toutes les joies et toutes les misères que la circonstance lui présente.
  Ce que les hommes nomment amour est bien petit, bien restreint et bien   faible, comparé à cette ineffable[14] orgie, à cette   sainte prostitution de l'âme qui se donne tout entière, poésie et charité, à   l'imprévu qui se montre, à l'inconnu qui passe. 

Il   est bon d'apprendre quelquefois aux heureux de ce monde, ne fût-ce que pour   humilier un instant leur sot[15] orgueil, qu'il   est des bonheurs supérieurs au leur, plus vastes et plus raffinés. Les   fondateurs de colonies, les pasteurs de peuples, les prêtres missionnaires   exilés au bout du monde, connaissent sans doute quelque chose de ces   mystérieuses ivresses; et, au sein de la vaste famille que leur génie s'est   faite, ils doivent rire quelquefois de ceux qui les plaignent pour leur fortune[16] si agitée et   pour leur vie si chaste.

 


[8] (cet art peut faire) Une ribote de vitalité = (cette art peut) redonner de la vitalité, « donner un coup de fouet »

[9] A sa guise = à son gré, selon sa volonté, comme il le souhaite

[10] Autrui = quelqu’un d’autre

[11] Vacant = qui n’est pas occupé, libre, vide

[12] Ivresse = action d’être ivre, d’avoir trop bu, mais ici : enivrement, passion, excitation euphorique

[13] Communion = accord parfait d’idée, de sentiment.

[14] Ineffable = qu’on ne peut pas dire, qu’on ne peut pas exprimer, sublime

[15] Sot = absurde, idiot

[16] Fortune = richesse, mais ici : chance, hasard, destin

 

Exercices de compréhension écrite :

Baudelaire, Les synonymes, citez le texte

 Baudelaire, Les facultés du poète, choisissez la réponse

 

III. Activités type Bachibac :

Questions de langue :

Dans l’extrait du poème « Les petites vieilles » de Baudelaire, le mot « cités » apparaît deux fois, cependant, il ne signifie pas la même chose, expliquez dans chacun des cas son sens.

Vers 2 :………………………………………………………………………………………………………….

………………………………………………………………………………………………………………….

Vers 4 :………………………………………………………………………………………………………….

…………………………………………………………………………………………………………………..

Question d’argumentation :

Pensez-vous qu’étant de nationalité espagnole, vous souffririez du problème de la solitude si vous viviez à Paris ? (250 mots)

Essai :

Les auteurs de toutes les époques ont évoqués les problèmes récurrents de Paris. Entre éclectisme, conformisme, foule, solitude, indifférence, peur, voire même paranoïa, de Paris, on dit tout et son contraire. Faut-il y voir une relation de cause à effet ou bien Paris est-elle la ville de toutes les contradictions ? (300 mots)

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