Paris, une ville source d'inspiration

Danse macabre et Le squelette laboureur sont deux poèmes de Baudelaire qui traitent d’un thème particulier : celui de la mort, du morbide, du macabre, des ténèbres. Si Paris est la ville aux milles inspirations, il est certain que les productions artistiques peuvent être regroupées en fonction des thèmes traités (la beauté de la ville, la laideur de la ville, l’urbanisation…). Néanmoins, certains thèmes surprennent plus que d’autres, c’est le cas avec ces deux poèmes. Nous allons donc tenter, au-delà de leur interprétation littéraire, de nous pencher sur leur lien avec Paris. En effet, ils apparaissent dans la seconde édition des Fleur du Mal, dans la section des Tableaux parisiens bien que la mort soient un thème universel. Nous allons donc voir pourquoi l’on peut dire que c’est grâce à Paris, ville qui n’est pas plus macabre qu’une autre, que sont nés ces deux poèmes.

Présentation des documents :

Document 1 : Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Tableaux parisien « Danse macabre », 1861

Document 2 : Ernest Christophe, Danse macabre, 1859

Document 3 : http://www.danses-macabres-europe.org/france/index.php QU'EST-CE QU'UNE DANSE MACABRE ?

Document 4 : Guyot Marchant et Verard, Danse macabre du cloitre des Saints Innocents à Paris, 1485

Document 5 : Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, Tableaux parisiens, « Le squelette laboureur », 1861

Document 6 : André Vésale, De humani corporis fabrica, Le squelette du fossoyeur, 1543

 

I. Paris, un essaim d’artistes qui s’inspirent et s’influencent entre eux

« Danse macabre » est le onzième poème de la section des Tableaux parisiens, ajouté lors de la seconde édition des Fleurs du Mal. Il est composé de quinze strophes de quatre Alexandrins chacune, et les rimes sont alternées (ABAB). Dans ce poèmes, trois thèmes principaux sont abordés : tout d’abord, pour les vivants, la mort est proche, ensuite, les plaisirs humains sont vains car la vie est éphémère et enfin, la mort comme source d’inspiration. Mais ces thèmes servent aussi à une critique que fait Baudelaire…

Danse macabre, poème de Charles Baudelaire   (présent dans la seconde édition en 1861, dans la section des Tableaux   Parisiens) dédié « À Ernest Christophe, Statuaire ».

 Danse Macabre, Ernest Christophe, 1859

  Fière, autant qu'un vivant, de sa noble stature,
  Avec son gros bouquet, son mouchoir et ses gants,
  Elle a la nonchalance[1]   et la désinvolture
  D'une coquette maigre aux airs extravagants.

  Vit-on jamais au bal une taille plus mince ?
  Sa robe exagérée, en sa royale ampleur,
  S'écroule abondamment sur un pied sec que pince
  Un soulier[2]   pomponné, joli comme une fleur.

  La ruche qui se joue au bord des clavicules,
  Comme un ruisseau lascif[3]   qui se frotte au rocher,
  Défend pudiquement des lazzi[4]   ridicules
  Les funèbres appas qu'elle tient à cacher.

  Ses yeux profonds sont faits de vide et de ténèbres,
  Et son crâne, de fleurs artistement coiffé,
  Oscille mollement sur ses frêles vertèbres.
  O charme d'un néant follement attifé[5].

  Aucuns t'appelleront une caricature,
  Qui ne comprennent pas, amants ivres de chair,
  L'élégance sans nom de l'humaine armature.
  Tu réponds, grand squelette, à mon goût le plus cher !

  Viens-tu troubler avec ta puissante grimace,
  La fête de la Vie ? ou quelque vieux désir,
  Eperonnant [6]encore   ta vivante carcasse,
  Te pousse-t-il, crédule, au sabbat du Plaisir ?

  Au chant des violons, aux flammes des bougies,
  Espères-tu chasser ton cauchemar moqueur,
  Et viens-tu demander au torrent des orgies
  De rafraîchir l'enfer allumé dans ton cœur ?

  Inépuisable puits de sottise et de fautes !
  De l'antique douleur éternel alambic !
  A travers le treillis[7]   recourbé de tes côtes
  Je vois, errant encor, l'insatiable aspic[8].

  Pour dire vrai, je crains que ta coquetterie
  Ne trouve pas un prix digne de ses efforts ;
  Qui, de ces coeurs mortels, entend la raillerie[9]   ?
  Les charmes de l'horreur n'enivrent que les forts !

  Le gouffre de tes yeux, plein d'horribles pensées,
  Exhale le vertige, et les danseurs prudents
  Ne contempleront pas sans d'amères nausées
  Le sourire éternel de tes trente-deux dents.

  Pourtant, qui n'a serré dans ses bras un squelette,
  Et qui ne s'est nourri des choses du tombeau ?
  Qu'importe le parfum, l'habit ou la toilette ?
  Qui fait le dégoûté montre qu'il se croit beau.

  Bayadère[10] sans nez, irrésistible gouge[11],
  Dis donc à ces danseurs qui font les offusqués :
  « Fiers mignons malgré l'art des poudres et du rouge,
  Vous sentez tous la mort ! O squelettes musqués[12],

  Antinoüs[13] flétris, dandys[14]   à face glabre[15],
  Cadavres vernissés[16],   lovelaces[17]   chenus[18],
  Le branle universel de la danse macabre
  Vous entraîne en des lieux qui ne sont pas connus !

  Des quais froids de la Seine aux bords brûlants du Gange[19],
  Le troupeau mortel saute et se pâme[20],   sans voir
  Dans un trou du plafond la trompette de l'Ange,
  Sinistrement béante ainsi qu'un tromblon[21]   noir.

  En tout climat, sous tout soleil, la Mort t'admire
  En tes contorsions, risible Humanité,
  Et souvent, comme toi, se parfumant de myrrhe,
  Mêle son ironie à ton insanité ! »

 

                                                                                   

 danse-macabre-2.jpg

Ernest Christophe, né en 1827 et mort en   1892 est un sculpteur français, ami de Baudelaire.

 

 


[2] Un soulier = une chaussure

[3] Lascif = voluptueux, sensuel

[4] Lazzi = plaisanterie moqueuse, sarcasme

[5] Attifé = habillé, apprêté

[6] Eperonner = stimuler

[7] Un treillis = imite les mailles d’un filet, il est composé d’éléments entrecroisés

[8] Aspic = vipère

[9] Raillerie = moquerie

[10] Bayadère = danseuse indienne

[11] Gouge = sorte de faux

[12] Musqués = parfumé au musc (Substance odorante produite par certains mammifères et utilisée en parfumerie)

[13] Antinoüs = symbole d’un certain type de beauté masculine

[15] Glabre = qui est sans poils, sans duvet, imberbe

[16] Vernissé = satiné, verni

[17] Lovelace = séducteur pervers et cynique

[18] Chenu = qui a les cheveux blancs à cause de la vieillesse

[19] Le Gange = fleuve indien

[20] Se pâmer = s’évanouir

[21] Tromblon = ancienne arme à feu à l’extrémité évasée

[22]Bêcher =  Fendre et retourner la terre avec une bêche (outil de jardinier)

[24] Un écorché = un homme sans peau

 

Réflexion :

-Listez l’ensemble des points communs qui existent entre ces deux productions artistiques.

-Connait-on la date à laquelle a été écrit le poème de Baudelaire ? Justifiez.

-Quelle allégorie est ici évoquée par les deux artistes ?

-Ces deux œuvres portent le même nom, selon vous, lequel des deux artistes a inspiré l’autre ? Pourquoi ?

-Regardez le visage de la statue d’Ernest Christophe et relevez les deux vers du poème de Baudelaire qui parlent des yeux de la mort. Qu’en déduisez-vous ?

-Quels avantages y a-t-il, pour un artiste, à vivre à Paris, et donc, à côtoyer d’autres artistes ?

 

II. Paris, sa profusion d’archives, d’informations et d’inspirations

Si Baudelaire s’est inspiré d’Ernest Christophe, un de ses contemporains, il n’en reste pas moins que la source de ce thème est bien antérieure eu XIXe siècle. En effet, la Danse macabre et un des thèmes artistique le plus traité au Moyen Âge. L’inspiration est donc aussi née grâce aux archives et à la diffusion des informations à Paris. Puisque toutes les informations circulent, et que beaucoup de documents sont accessibles à tous, des thèmes anciens sont repris, modifiés, actualisés. A travers ce thème ancien, les auteurs comme Baudelaire ou encore Théophile Gautier peuvent donner vie à leur esthétique macabre et à leur vision ironique de la société de leur époque.

Définition   de la Danse macabre française, trouvée sur le site :

http://www.danses-macabres-europe.org/france/index.php

 

la   Danse macabre du cloitre des Saints Innocents à Paris

QU'EST-CE   QU'UNE DANSE MACABRE ?

 

La   première Danse macabre semble être apparue à Paris, au charnier des   Saints-Innocents, en 1424, période particulièrement tragique en raison de la   guerre, des épidémies et de l’immense mortalité.   Une Danse macabre est un défilé, une suite, une procession de personnages   représentant les divers états sociaux, chacun étant accompagné de son mort.   (…)   Les morts sont plus ou moins squelettiques, habillés de leur linceul et   dansent, gesticulent en se moquant de leur victime ; souvent ils la singent   en s’affublant de leur attribut : couronne, mitre, épée… Il est notable   qu’ils ne tuent pas leur victime mais l’emmènent.   Les vivants sont disposés par ordre hiérarchique, en commençant par le pape   puis l’empereur, pour se terminer par les plus humbles : enfant, usurier,   mendiant. Entre eux sont intercalés des représentants de la noblesse puis de   la bourgeoisie, civils ou ecclésiastiques. Ces vivants gardent une attitude   figée, apeurée, immobile. Certains peuvent montrer un mouvement de recul ou   tentent de repousser le mort.   (…).   Quel est son enseignement ? Il est double:   Le premier, c’est la brutale survenue de la mort. En effet, en ces années de   troubles, on peut très bien recevoir un trait d'arbalète ou inhaler les   miasmes mortels de quelque épidémie.   Le second et sans aucun doute le plus important, c'est l'égalité de tous   devant la mort et mieux encore après la mort. Que l’on soit important ou   humble, riche ou pauvre, chacun connaîtra la même fin et sera la pâture des   vers. Pour les grands, c'est une leçon d'humilité, pour les petits, c'est un   peu une consolation. Les textes, qui sont habituellement un dialogue entre le   mort et le vivant, confirment sans aucun doute l’abandon des richesses mais   aussi de la vie toute simple.

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Une des 17   gravures sur bois de la Danse macabre du cloitre des Saints Innocents à Paris   (publiée en 1485 par deux éditeurs parisiens, Guyot Marchant et Verard, elles   furent diffusées dans toute l’Europe)

Exercices de compréhension écrite:

La Danse macabre au Moyen Âge, vrai/faux

La Danse macabre, Premier enseignement, reconstituez la phrase

La Danse macabre, Deuxième enseignement, reconstituez la phrase

 

Mise en relation :

Baudelaire, Interprétation littéraire, La relation a la mort

Réflexion :

-Observez les deux premiers quatrains, selon vous, quelle opinion Baudelaire a-t-il de cette femme ?

- Quelle critique Baudelaire fait-il à la société de son époque à travers ce poème ?

 

Un autre exemple de poème inspiré d’un document ancien :

« Le squelette laboureur » est le neuvième poème de la section des Tableaux parisiens, ajouté lors de la seconde édition des Fleurs du Mal. Il est composé de deux parties, la première compte trois strophes, la deuxième en compte cinq. Les vers sont des octosyllabes et les rimes sont embrassées (ABBA). Ce poème évoque également le thème de la mort, mais cette fois-ci sous un autre angle : ici, le repos attendu et promis par la mort est remis en question par le poète.

 

Extrait du   poème : Le squelette laboureur, Charles Baudelaire, 1861

Planche   anatomique du squelette du fossoyeur d’André Vésale, 1543

« Dans   les planches d'anatomie   Qui traînent sur ces quais poudreux   Où maint livre cadavéreux   Dort comme une antique momie,     Dessins auxquels la gravité   Et le savoir d'un vieil artiste,   Bien que le sujet en soit triste,   Ont communiqué la Beauté,     On voit, ce qui rend plus complètes   Ces mystérieuses horreurs,   Bêchant[1]   comme des laboureurs[2],   Des Écorchés[3]   et des Squelettes. »

André Vésale   (1514-1564), humaniste et médecin flamand, a mené de grands travaux sur   l’anatomie humaine et a dessiné, afin d’illustrer son livre De humani corporis fabrica (Sur le fonctionnement du corps humain)   de nombreuses planches. Bien que ses travaux soient, à l’origine, destinés à   la science, certaines reproductions de ses planches anatomiques étaient   vendues, au XIXe siècle sur les quais de la Seine, comme des reproductions   d’œuvres d’art.

vesale.jpg



[1]Bêcher =  Fendre et retourner la terre avec une bêche (outil de jardinier)

[3] Un écorché = un homme sans peau

 

Exercice de compréhension :

Baudelaire et Vésale, Les origines du squelette laboureur, compréhension

 

III. Activité type Bachibac :

Question d’argumentation : Vous semble-t-il que l’accès à la culture est plus facile à Paris qu’ailleurs ? (250 mots)

Essai : Paris, capitale de l’art et de la culture, croule sous ses œuvres d’arts et ses archives, elle grouille d’artistes qui se côtoient, s’affrontent dans des visions opposées ou se complètent. Mais cette influence du milieu artistique et de la diffusion des œuvres engendre nécessairement une modification des créations des artistes. Or, entre inspiration, influence et plagia, la frontière est parfois difficile à définir.  Alors la vie parisienne est sa profusion culturelle sont-elles positives ou négatives pour les artistes et leurs créations ? (300 mots)

 

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